La bête et la belle

Il était une fois dans un royaume lointain, une bête horrible, affreuse, que tout le monde haïssait. En réalité, elle semait une peur si incontrôlable parmi les habitants que la situation devint intenable et la Reine se résolut à prendre une décision. Aussitôt, on placarda dans tous les coins du royaume une affiche qui offrait une récompense pour celle ou celui qui tuerait la bête et en apporterait la preuve devant la reine. Elle désirait que son peuple demeure en paix et cette menace devait absolument être anéantie.
Dès lors, on se lança aux trousses du monstre qui hantait le royaume. Nombreux étaient les courageux, poussés par le désir d’aventure et de gloire, par sens du devoir ou le plus souvent, par l’appât  du gain qui était d’ailleurs considérable. Dans les chaumières, le climat se refroidit d’avantage. Plus personne ne sortait de sa maison, de peur de se trouver nez à nez avec la bête. On disait qu’elle était féroce, terrible, si laide que rien que sa vue vous gelait les entrailles. Mais la bête, agile et preste, parvenait toujours à s’échapper et par miracle semblait-il, ne blessait jamais personne. La poursuite dura plus longtemps que prévu et bientôt, tout le royaume sombra dans un grand désespoir. La reine s’en voulait beaucoup. Elle doutait désormais de la justesse de sa décision.
La bête se retrouva enfin, après des mois et des mois de fuite éperdue, acculée. Elle se réfugia alors dans une longue et haute tour abandonnée depuis longtemps. La situation était devenue une impasse, nul n’arrivait à tuer la bête ni à la faire sortir de la tour. Les habitants des alentours étaient très inquiets.

La tour de la Bête… Mon premier essai sur Photoshop, avec l’aide d’Adriane !

Pourtant, vînt une aventurière qui n’avait peur de rien. Elle avait l’allure fière et confiante des gens qui ont eu plus de victoires que de défaites. Elle escalada la tour sans difficulté, tous les sens aux aguets, s’apprêtant à mettre à mort la terreur. Silencieuse comme une brise d’été, elle parvînt en haut de la tour et rentra par l’unique fenêtre. Son poignard prêt, elle scrutait la salle remplie d’ombres. Personne n’était arrivé aussi proche de la bête jusqu’à présent. Elle pouvait sentir sa présence, quelque part dans un coin. Peu à peu, alors que ses yeux se familiarisaient, elle pu se rendre compte qu’il s’agissait d’un édifice d’une autre époque, d’un ancien royaume qui n’avait laissé que cette tour, vestige d’une gloire passée, dotée d’une salle unique mais néanmoins majestueuse. Elle localisa la bête et s’approcha lentement comme un félin en chasse.
Soudain, elles se firent face. La bête était un peu surprise. Fatiguée pensa la femme intrépide avec étonnement. Le bête gronda mais l’aventurière ne bougeait pas. Elle regardait cette bête et n’en avait pas peur. Elle l’observa un certain temps, prête à répondre à une attaque. Mais la bête resta dans son coin, grognant de temps à autres. Elle paraissait mal à l’aise, ne sachant pas ce que cette jeune femme lui voulait. Celle-ci se détendit. Elle posa son arme, car elle ne pouvait se résoudre à tuer une bête qui n’était pas agressive. La bête arrêta de grogner. À ce moment, elles se regardèrent dans les yeux, dans la pénombre à peine rehaussée d’un éclat de lune.
Plus l’aventurière observait la bête, plus elle la trouvait belle. Elle n’était pas la créature hideuse qu’avait décrit les annonces. Piquée par une soudaine curiosité, elle décida d’essayer de communiquer avec la bête. Elle s’assit pour lui montrer qu’elle n’était plus en chasse. La créature était visiblement interloquée. Elle hésita, puis s’assit de même. L’aventurière continuait de la regarder et lui trouva un air triste qui la toucha. Elle se mit à chanter, dans l’espoir d’exprimer sa compassion pour la bête. Celle-ci écouta la jeune femme et sembla s’apaiser. À la fin du chant, la créature marqua un silence de respect puis commença, doucement, à entonner à son tour un chant curieux, entre le hurlement d’un loup, le chant de la chouette et le rugissement d’un lion. L’aventurière était subjuguée par la beauté magique et bizarre de cette mélodie. Elle était impressionnée et émue car c’était comme si la bête lui racontait ce qu’elle avait vécu toutes ces années, sans cesse chassée, sans cesse fuyant les piques et les pelles.

Elles dialoguèrent ainsi quelques temps dans la nuit, attirant l’attention des habitants du village. Ils sentaient que quelque chose de très spécial se passait. Ils sortirent de leurs maisons, comme mus par une force incontrôlable et s’amassèrent au pied de la tour pour écouter ces chants étranges, inconnus, qui semblaient raconter des histoires incroyables, teints d’une grande solitude et d’une immense tristesse.
Le lendemain, les habitants étaient retournés chez eux, troublés. L’aventurière essaya de convaincre la bête de sortir de sa tour, mais elle refusa obstinément. Alors la jeune femme alla rencontrer les villageois. Elle leur parla de la bête, de sa beauté, de son chant. Elle leur expliqua qu’il s’agissait d’un malentendu et qu’elle n’était pas dangereuse. Ils finirent par accepter sa proposition. Puis elle revînt vers la tour, grimpa et rejoignit la bête. Elle lui parla une fois de plus, tentant de la rassurer et de la pousser à sortir. À force de discussions chantées, la bête se laissa convaincre, faisant confiance au premier humain qui ne lui lançait pas de pierre.
Elles s’approchèrent lentement de la fenêtre. La bête vit que les habitants s’étaient groupés en bas de la tour. Elle eut un mouvement de peur, mais la femme posa une main rassurante sur son dos et elle se calma. La tension était palpable dans l’air. Les anciennes peurs hantaient les esprits, nul ne savait ce qui aller se passer. Tout le monde se regardait en silence. Puis l’aventurière et la bête entamèrent la descente de la tour. Quand elles parvinrent au sol, les villageois formèrent un cercle autour d’elles et semblèrent attendre que quelque chose se passe. Ils se sentaient comme dans un rêve, ils avaient du mal à croire que la bête ne leur sautait pas dessus.
Finalement, sans prévenir personne un enfant, qui s’était faufilé jusqu’au premier rang, sourit et commença à chanter une chanson populaire. La bête fût surprise car elle n’avait jamais entendu de chant joyeux auparavant. Elle secoua la tête comme pour chasser le bourdonnement dans ses oreilles. Puis petit à petit, les gens se joignirent au chant que tous connaissaient, presque comme par réflexe. La bête était visiblement très émue, elle ne pensait pas que les humains pouvaient chanter ainsi. L’aventurière se joignit au chant comme pour inciter la bête, qui finit par céder. Comme elle ne savait pas articuler les paroles comme les humains, elle se contenta de produire une basse qui rythmait le tout allègrement. Elle prit goût à ce rôle et changea le rythme pour voir si les autres allaient suivre. La chanson prit une autre tournure, les villageois avaient passé le moment de la surprise, ils commençaient à s’amuser. Ils riaient et chantaient tous ensemble, trouvant la bête de moins en moins laide. Ses crocs raccourcirent à vue d’oeil. Son poil devint soyeux, ses cornes sautèrent, ses pattes devinrent fines et gracieuses et son regard s’adoucit. Quand le chant finit par se taire, tout le monde regarda cette jolie bête joyeuse qui avait l’air prête à danser et à se rouler par terre. Ils n’en croyaient pas leur yeux. L’horrible bête s’était changée en gracieux animal.
La bête devint un compagnon indispensable des joyeuses fêtes, adorée par les enfants comme par les parents, inoffensive comme un nuage, sage comme un lac, majestueuse comme un arbre.

Morale :
On a tous des merveilles en nous. En décelant la beauté des autres, c’est la beauté de tout le monde qu’on révèle.

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