Quand je suis tombé de ma chaise.

Ma prochaine patiente devrait bientôt arriver. Comme d’habitude, je bois un peu d’eau, je me centre et me tient prêt à recevoir le récit de quelqu’un d’autre. C’est une nouvelle patiente, cela provoque toujours en moi un peu d’anxiété et d’excitation. Je vais découvrir un autre intérieur, avec ses couleurs, son relief, ses meubles. L’heure est arrivée, je vais dans la salle d’attente et appelle d’une voix douce :
« – Fleur ? »
Je contemple une longue femme blonde qui se retourne en sursautant. Elle est très jolie. Quelque chose d’étrange se dégage de sa personne. Elle a dans ses yeux humides une lueur d’ailleurs. Elle se lève docilement et s’approche. Je me recule, lui serre la main et l’accueille dans mon bureau. Je lui fais signe de s’asseoir sur le fauteuil confortable, ferme la porte et vais moi-même m’asseoir en face d’elle. Je lui souris d’un air confiant.
« – Bonjour Fleur, comment allez vous?
Ma foi fort bien et vous?
Très bien, je vous remercie. De quoi souhaiteriez-vous parler?
Oh je ne sais pas… »
La séance s’amorce plutôt bien. Je la guide lentement et elle se lance dans un grand récit surprenant.

« Je sollicite votre aide pour tenter de regagner confiance en moi. Voyez-vous, j’ai eu un affrontement récemment et cela m’a beaucoup touchée.
J’ai toujours su que ma vie en tant que chaise serait difficile. Voyez-vous, je me sens mal dans ma peau, je n’aime pas trop mon allure de chaise, je ne me sens pas à l’aise avec ces grandes pattes en bois. Depuis toujours, je désire tellement être un cheval. Je les trouve si fiers, si majestueux, si grandioses ! Moi je ne suis qu’une chaise, on me regarde à peine, un meuble égratigné.
Est-ce ainsi que vous vous concevez? Une chaise? »
C’était chose peu courante, ordinairement, je n’ai pas des cas trop lourds. Une crainte et une curiosité naissent en moi. Mais elle ne réponds pas à ma question, alors je lui en pose une autre.
« – Puis-je vous demander de vous décrire ?
– Je m’imagine souvent ce que ma vie pourrait être si j’étais née cheval. Je m’imagine courir longtemps et loin, hennir fièrement… »

J’observe ma cliente me parler. Elle regarde le coin en haut à droite et jette de fréquents coup d’œil au tableau de Van Gogh que j’avais accroché sur le mur entre nous deux : « Oliviers avec ciel jaune et soleil ». Qu’est-ce que cette toile lui évoque ? J’avais choisis celui-ci parce qu’il me rappelait les Alpilles. Je trouve la lumière de la fin d’après-midi, quand l’air est encore baigné de la chaleur de la journée, que le soleil nous adresse une dernière caresse avant de promettre son prochain retour, est un des plus beau moment de la journée. Je stoppe mes pensées personnelles et me concentre sur ma patiente. Je tente de l’imaginer. Une grande et longue chaise en bois de pin. Une facture simple, une structure solide, l’élégance dans la sobriété. Aucune décoration, seulement quelques égratignures du temps. Elle ne me regarde jamais vraiment. Je me demande quel est son rapport avec les hommes.

« Un jour, j’ai lu un article dans le journal. Cela parlait d’une dame un peu spéciale qui tire les cartes et peut parfois apporter des solutions. J’allai la voir pour savoir comment faire pour être un cheval.
Sa boutique se trouvait dans un des plus sombres quartiers de la ville. Pour m’y rendre, il me fallu presque une heure. Ce n’est pas toujours facile de se déplacer quand on est une chaise. En plus mes coussinets sont partis, alors je faisais beaucoup de bruit en marchant. Je me perdis dans le quartier puis je finis par trouver la bonne adresse.
L’intérieur était incroyable. Il y avait des objets rocambolesques dans tous les sens. Je ne vis personne, alors j’attendis un peu, puis quand j’en eu marre, j’appelai. Finalement, une petite dame ronde qui marchait aléatoirement émergea du fond de la pièce. Elle me fit asseoir. Elle avait une grosse verrue sur le nez dont semblait sortir un ou deux poils. Cela me fascinait tellement que je ne pouvais regarder que ça. Je lui exposai mon problème. Elle me surprit en me disant :
« – Ce sera facile mon enfant. »
Elle alla chercher longtemps dans d’obscures armoires, puis revint avec une fiole. Elle me dit de la boire sur le champs et de m’en aller. Ce que je souhaitais arriverait alors. Je la cru, je bu, et je m’en fus.
Sur le chemin du retour, je ne sentis pas de changement. Par contre, à mon grand désarroi, je croisai un tabouret. La nuit n’allait pas tarder à tomber, les criquets sonnaient. Je me figeai telle une timide poussière et le regardai attentivement. Il me toisait. Une bourrasque retourna son unique mèche de cheveux. Il me semblait que le silence s’alourdissait. Je n’osai quasiment pas respirer, pourtant, intérieurement, je l’insultai sans remuer une seule de mes lèvres de toutes les choses immondes que je connaissais. Je ne sais pas pourquoi je ressentais une telle haine pour lui. Il me semblait qu’il était forcement détestable. Déjà, un tabouret, quelle vulgarité !
Soudain ses doigts remuèrent. J’étais prête. Il n’eut pas le temps de lever sa main que j’avais déjà coloré deux de ses pattes en rose, à l’aide de ma bombe de peinture. Je n’attendis pas, je filai à toutes vitesse et rentrai chez moi, confuse.
Voilà, Monsieur, je crois que j’ai des accès de violence et de haine parfois. Je sais que c’est mal, que je ne devrais pas, pourtant c’est incontrôlable ! Un tabouret ! Quel ridicule. »
La séance se finit peu après. Je reçois d’autres patients, mais je ne suis pas très bon, mes pensées sont trop tournées vers la jeune fille.
Le soir, quand je me couche, je pense encore à elle. Pourquoi une chaise? Pourquoi un cheval?

Illustration de la chaise

La semaine suivante, je revois la demoiselle. Je suis anormalement heureux de la voir. Je me sens trop à sa merci, comme devant un bon film ou un bon livre qu’on ne peut pas arrêter, alors qu’on doit se coucher pour ne pas être fatigué le lendemain.
« – Bonjour Fleur ! Comment allez-vous ? Comment s’est déroulée cette semaine ?
Eh bien figurez-vous que je l’ai revu ! Complètement par hasard !
Le tabouret ? Oui sûrement le hasard… Racontez-moi !
J’allai au marché un jour de pluie.
J’étais tout à fait trempée, mais je me disais, qu’importe, les gouttes d’eau glissent sur moi mais ne m’atteignent pas, puisque je suis une chaise. Les chaises ne sont jamais vraiment trempées. J’arrivai au marché, secouai l’eau accumulée et me dirigeai vers ce dont j’avais besoin pour mon potage du mois d’octobre. Quand j’eus fini, je chargeai mon sac sur mon dos et me lançai dans cette cavalcade de pluie incessante. Je trottinai péniblement sous le poids de mes commissions et de l’eau ruisselante, quand soudain, il me sembla que la pluie ne tombait plus. Est-ce qu’un miracle s’était passé ? Je m’arrêtai et regardai le ciel. Le déluge ne s’était pas arrêtée, par contre un parapluie avait apparu au dessus de moi. Je sursautai à en faire presque choir mes patates quand je vis qui portait le parapluie.
C’était l’impertinent tabouret ! »
Je regarde cette chaise. Elle semble revivre tous les instants qu’elle me décrit. Elle reste bouche bée, comme si le choc la secouait encore. Je me surprend à avoir de l’affection pour cette jeune femme qui voit les choses si différemment. Elle poursuit :
« – Je le regardai. Il me regardait. Je ne bougeai pas. Je ne savais que faire ! Que faire en effet ? J’avais souillé son bois de rose la dernière fois, et il me le rendait en me protégeant de la pluie. Il eut un rire chevalin puis m’incita à continuer à marcher. Alors il m’a accompagné comme ça, en silence, jusqu’à chez moi. Ensuite eh bien, il m’a proposé de m’aider à monter mes légumes jusqu’à chez moi.
Et désormais, Fleur, comment vous sentez-vous ? Est-ce que vous désirez toujours être un cheval ?
Oh je ne sais pas… »
Silence. Nous nous regardons. Elle voit son tabouret, moi une chaise. Je n’ai plus rien à demander, elle n’a plus rien à dire. Je détourne mes yeux, peut-être pour cacher ma déception, comme à la fin d’un bon film où on s’attache encore aux émotions, même si le générique ne défile plus. Je scrute mon tableau. Il me semble qu’il est toujours approprié. Elle le considère également, comme si elle l’apercevait pour la première fois. Je suis presque sûr de contempler la lumière de fin d’après midi se poser doucement sur son dossier. Je souris. La séance est finie.
Je me lève pour la lancer vers le départ. Pendant qu’elle décroche son manteau, je décroche le tableau. Toujours silencieux, je le lui offre avec un dernier sourire qui se reflète dans ses yeux avec une lueur de soleil. Elle s’en va.
Je ferme la porte. Après la fin de chaque cas, je prends quelques minutes pour faire mon deuil. La place qu’avait occupé mon tableau est vide mais son souvenir persiste. Je sors, je dis à la secrétaire d’annuler tous les rendez-vous, et va à l’extérieur goûter la lumière orange qui rase la cime des immeubles. Je me frottai les yeux pour y voir plus clair.

——-
Comme j’ai enfin trouvé du travail, j’ai soudainement beaucoup moins de temps. Alors je vous ai mis un texte que j’avais écris dans le cadre d’un cours d’écriture pour le 9 février 2012. Il est bien probable qu’il nécessite (comme mes autres textes) encore des corrections ! Si vous avez des commentaires, comme d’habitude, n’hésitez pas !

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6 réflexions sur “Quand je suis tombé de ma chaise.

  1. J’aime beaucoup le côté insolite de cette histoire. Elle est très bien écrite et la fin, pas complètement fermée, nous laisse imaginer ce que l’on veut. J’aime bien quand le lecteur peut s’approprier la fin d’une histoire…

    • Merci ! J’ai ressorti ce texte aussi parce que je souhaite explorer d’autres manières d’écrire, plus proche du genre de ce texte que des contes que je fais d’habitude. J’ai souvent pris le conte comme modèle car ça me permettait de m’appuyer sur la structure du conte. Mais maintenant j’ai envie de partir dans d’autres formes de textes…

  2. Cette histoire mériterait même une suite : il y a quelque chose qui se passe, mais quoi ? Je n’aime pas trop le côté rêveur du docteur, un peu versé dans le romantisme (le coucher de soleil, c’est très banal). Mais j’adore Fleur. Se concevoir comme une chaise, quelle idée ! C’est très fort et ça accroche directement le lecteur.

  3. Bonjour ! je suis lectrice de Mon Café Lecture.

    Je suis passée par hasard, et il a bien fait les choses, ce qui n’est pas toujours le cas !
    Je suis férue de ce genre de texte et j’aurais été curieuse de la fin que vous lui aviez prévu ! Bravo et bonne journée !

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