Le Monstre de Côte-des-neiges

C’était un village paisible et bienheureux, construit sur une grand colline où les habitants d’origines variées vivaient dans des maisons sous terre. Les habitations de Côte-des-neiges ressemblaient plus à des trous en fait, où, curieusement, il résidait une belle et limpide lumière. Les Côteneigeois comme on les appelait, étaient des gens simples, qui aimaient les arbres et leur majestueuse façon de danser dans le vent. La neige recouvraient toute la colline en hiver et les portes rondes des maisons lui donnaient l’air d’une colline à trous.
Mais vint un jour où la tranquillité de ce bourg fut dangereusement perturbée.

Ly et Lou étaient voisines. Elles vivaient d’un côté et de l’autre de la rue Victoire, mangeaient ensemble avec leurs parents au café du coin le matin, puis allaient ensemble à l’école Moue de Falle. Elles passaient toutes leurs fins de journées dans le bout d’une ruelle sans issue jusqu’à la tombée du jour, à réinventer le monde. Ly avait une imagination débordante et Lou était très réaliste et pragmatique.
Ce jour-là, les inséparables Ly et Lou se trouvaient encore une fois en arrière de la ruelle à se raconter des histoires, les unes attentivement observées, les autres totalement inventées. L’imagination de Ly alla tellement loin dans ses détails et dans sa profusion de créativité, Lou poussait tant et si bien son regard perçant sur les humains de ce monde, que soudain, au beau milieu de cette douce après-midi, se produisit un choc. Il y eut des étincelles et Ly et Lou furent renversées en arrière. Que se passait-il ? Puis, elles virent le monstre qu’était en train de décrire Ly, prendre vie sous leurs yeux. La puissance de son imagination s’était fondue avec l’incroyable réalisme terre-à-terre de Lou pour faire prendre vie aux fantasques images qui se trouvaient dans la tête de Ly et les rendre aussi réelles que le pragmatisme de Lou.
Elles étaient paniquées, car ce monstre était terrible ! Elles ne surent quoi faire et faute de mieux, se mirent à courir se réfugier dans leurs maisons, hantées par leur terrible secret. Elles savaient très bien ce que ce monstre faisait. Aucune d’elles ne put se résoudre à en parler à ses parents.

Plusieurs jours passèrent sans qu’il n’arrive rien d’inhabituel. Le troisième soir pourtant, tout le village de Côte-des-neiges tressaillit en entendant un terrible cri de détresse. Alertés, les villageois se réunirent autour des lieux du drame. C’était une petite maison coquette avec un petit jardin bien entretenu. On voyait aux rideaux d’un goût passé et soigneusement fermés sur chacune des fenêtres rondes, qu’il s’agissait là de l’habitat d’une personne âgée.
Après plusieurs heures d’explications faites d’onomatopées, d’adjectifs qualificatifs entrecoupés par une respiration haletante, on élucida le problème. Un monstre vraisemblablement fait d’au moins deux bras et de deux jambes, outrageusement poilu et doté d’un nombre de dent au dessus de la normale avait agressée Madame Rameau, débarquant au milieu de la nuit pour lui lancer plein d’idées dans la figure. Ces idées avaient terrorisé la brave Madame Rameau, porteuses d’un vent de changement, de progrès et de renouveau. Ce vent d’idée avait littéralement fait tourner Madame Rameau comme une toupie, provoquant un malaise et des nausées terribles. Le monstre avait ensuite pris la fuite à l’approche des Côteneigeois.
Après avoir tenté de calmer la bonne dame, on alla se coucher, sans plus trop s’inquiéter. Seuls quelques âmes sensibles firent quelques rêves emplis d’argumentations provenant de différentes idéologies. Ly et Lou ne dormirent pas du tout, angoissées qu’on découvre leur culpabilité dans cette affaire.
Deux jours après l’incident, le monstre fit une deuxième victime. Monsieur Hu fut réveillé dans la nuit par une bête au regard et aux cheveux de feu. Celle-ci lui lança des idées dans la tête sans aucune pitié. Monsieur Hu avait un certain âge et était terrorisé par le changement, n’importe lequel, qui pourrait perturber ses habitudes quotidiennes. Il avait lui aussi, tourné sur lui-même comme dans un mini ouragan extrêmement localisé. Il avait désormais un mal fou à marcher sur une ligne droite.
Puis ce fut le tour de Miss Johnson, trois fois grand-mère, elle avait des idées très arrêtées sur les choses, en particulier sur tout ce qui touchait à ses enfants. Elle avait mal vécu cet assaut inopportun de ce qui avait l’air d’un immense monstre aux sourcils terribles et à la peau luisante. La créature lui avait jeté des idées qu’elle avait soigneusement réussi à éviter pendant tant d’années. Elle était tellement énervée qu’elle n’arrivait plus à respirer correctement et sa face était toujours aussi rouge de colère après plusieurs jours. Elle avait eut aussi très peur, car au fond, ces idées-là lui faisaient simplement très peur.

À ce stade-là, les habitants de Côte-des-neiges commencèrent à être de plus en plus soucieux pour leurs aînés. Une brigade de surveillance fût mise en place par des âmes volontaires. Comme d’ordinaire, rien de jamais fâcheux n’arrivait au bourg, il n’y avait pas vraiment de police, mais il y avait Billy, un quarantenaire solitaire et amateur de roman policier avec son chien, Bob. Par voie de conséquence, Billy et Bob se mirent à enquêter sur les événements étranges.
Rapidement, Inspecteur Bill comme on commença à l’appeler, arriva à certaines conclusions. La première était que l’Ennemi, soit l’être qui avait commis les agressions, ne possédait aucun élément physiquement reconnaissable puisque les descriptions ne concordaient pas et la peur et la surprise aidant l’esprit à déformer la vue en fonction de ses propres codes démoniaques, cette Chose n’était pour le moment pas reconnaissable que par son action. La seconde conclusion concernait le choix des victimes : pourquoi ne s’attaquer qu’à des personnes âgées ? Quelles pouvaient bien être les motifs derrière ces agissements ? La troisième conclusion excitait particulièrement Billy : l’Ennemi possédait une grande capacité de réflexion et beaucoup d’Idées en stock, avec en commun un caractère novateur, progressiste mais dans n’importe quelle direction et concernant toutes situations, ce qui était d’autant plus déroutant. Finalement, la quatrième certitude, l’amateur de roman policier la garda pour lui : étant donné le manque total d’effraction et la rapidité avec laquelle l’Ennemi pouvait s’enfuir à l’approche des villageois, il soupçonnait une intervention éventuelle de quelque chose de magique.
Les jours suivants, les victimes se succédaient : Madame Nitch, Monsieur Hubert, Madame Rodriguez, Monsieur Cohen, Madame Izquierda, Monsieur Bienheureux, Madame Gonzalez del Filipo, Monsieur Baranov… Pendant ce temps, l’Inspecteur Bill mettait en place une surveillance accrue chez toutes les personnes âgées de Côte-des-neiges. Il voulait absolument rencontrer son Ennemi et lui poser des questions. Tout le village fût mis à contribution. Les aînés étaient de plus en plus angoissés, aucun d’entre eux n’avaient envie de voir cette bête.

(c) Sandra V.

La situation était critique, Ly et Lou se retrouvèrent au fond de leur ruelle.
« – Faut qu’on fasse que’que chose !
– Je sais, mais quoi ?
– Pfff je sais pas… C’est quand même nous qui l’avons créé non ?
– Ben je crois oui… On était ici, comme d’hab et…
– Ah ! Attends je crois que j’ai ptet une idée !
– Quoi, quoi, quoi, quoi ?
– Ben laisse moi parler.
– Désolée.
– R’garde, on faisait rien de spécial, on se racontait juste une histoire, non ?
– Ou… ouais.
– Ben ptet on devrait juste continuer notre histoire…
– Tu penses que ça va changer pareil ?
– On peut essayer non ?
– Ok mais faut pas faire n’importe quoi là, faut s’appliquer.
– T’as raison.
– Faudrait trouver une solution qui finisse bien, que ça soit pas louche.
– Hum mouais mais là faut faire un genre de plan alors.
– Je vais chercher du papier chez moi, je reviens dans cinq minutes !
– Et moi mon meilleur crayon ! »

Les victimes commençaient a être nombreuses. Étrangement, la bête ne repassait jamais deux fois par la même personne. Le vent des idées nouvelles les faisaient tourner comme des toupies, les laissant ébranlées, tremblantes comme les feuilles en automne. Les certitudes n’étaient plus ce qu’elles étaient. Les personnes les plus affectées par la visite du monstre étaient les plus seules, celles qui n’avait plus de famille ni de proches autour d’elles. Sans leurs convictions, elles se retrouvaient immensément démunies. Le choc post-traumatique était tellement fort que quelques-unes décidèrent de réunir toutes les personnes agressées dans une sorte de club, pour pouvoir parler de leurs expériences.
L’inspecteur Bill était en feu. Il furetait, arborant un vieux chapeau, dans les rues de Côte-des-neiges en cherchant des indices. Il faisait visiter toutes les maisons à son chien pour qu’il essaie de distinguer une odeur similaire quelconque… Il s’inquiétait de voir les victimes se rassembler ainsi car il y voyait une sorte de résolution du conflit, or il n’avait pas encore percé le mystère qui le hantait tant. Les villageois quand à eux, commencèrent à se tranquilliser. Bien que l’idée qu’un monstre à l’apparence indéterminée rodait le soir en quête de perturbations idéologiques ne les rassuraient pas, la santé mentale générale des personnes âgées commençait à être un peu plus gérable qu’au début de la crise. On parlait désormais un peu plus ouvertement de cette étrange bête et de cet étrange phénomène. Ceux qui l’avaient vécu se mirent à donner des conseils à celles qui attendaient leur tour en tremblant.

Mais un soir, l’inspecteur Bill, en proie à un immense sentiment de frustration irrésistible, errant toujours en quête de la vérité, s’arrêta pour ramasser la crotte de Bob. Il entendit des chuchotements suspicieux et dressa l’oreille. Des enfants, vraisemblablement. Il se redressa et jeta un œil à la ronde, il ne voyait personne. Il regarda son chien qui regardait au fond de la ruelle, les oreilles dressées comme s’il voulait jouer. Bill se dirigea lentement vers le fond de la ruelle sombre. Sa respiration se calma en même temps que son sang se mit à bouillir. Il y avait quelque chose de spécial ici. Il sentait ses poils se hérisser et sa barbe friser. Quelque chose d’inhabituel se tramait dans un coin. Il essaya d’effacer son sourire de dément qui commençait à naître sur son visage. Il arriva sans bruit prêt des deux fillettes et les observa attentivement.
Ly et Lou se disputaient par rapport au dernier point, le chapitre final.
« – Mais c’est bien allé pour l’instant ! Les vieux vont mieux, je vois pas ce que tu reproches à ça !
– Mais non, je te dis qu’y a que’que chose de pas net. Je sais pas quoi. J’ai l’impression de pas y arriver.
– On y arrive bien, il se passe tout ce qu’on a raconté !
– Oui mais… »
Lou retint souffle. Ly vit immédiatement que quelque chose n’allait pas et se retourna rapidement. Elle vit la silhouette d’un homme dans la lumière du lampadaire. Elles étaient terrifiées, saisies, immobiles, incrédules.
Billy s’avança en essayant d’avoir l’air sympathique, mais tout ce que les deux fillettes virent était un visage de fou avec un sourire doté de plus de dents que la normale. En parfaite symbiose, elles crièrent si fort qu’elles faillirent atteindre les ultrasons. Puis elles se mirent à courir le plus vite possible. Billy se lança à leur poursuite en leur criant de ne pas s’inquiéter, ni de partir, bref qu’il n’était pas méchant. Ce n’est que quand elles entendirent le nom d’ « Inspecteur Bill » qu’elles ralentirent. Elles se regardèrent. Il avait arrêté de courir et soufflait par le nez en se tenant les genoux.
« – Pff c’est plus de mon âge les poursuites. La dernière fois que j’ai fait du sport, ça doit remonter à trois hivers, quand j’ai du casser la glace du Gel Fantastique. Pfff !
– Vous êtes qui ?
– Et vous voulez quoi ?
– Oh on se calme hein, je suis pas un vampire ou un autre truc de ce genre. J’enquête seulement sur les agressions dont les vieux sont victimes en ce moment. »

Ly et Lou échangèrent un regard. Il ne pouvait pas savoir. Ce regard n’échappa pas à l’Inspecteur. Est-ce qu’il les avait entendu ?
« – Rentrons chez vous, si vous voulez bien, j’aimerais bien vous parler deux minutes. »

La mort dans l’âme, Ly et Lou rentrèrent chez Lou. L’inspecteur convoqua les parents des deux fillettes pour leur demander la permission de leur parler. Ils acceptèrent avec circonspection, tentant de déterminer si l’Inspecteur avait l’air d’avoir pris des substances particulières.
Ly, Lou, Billy et Bob se retrouvèrent dans un salon cosy, avec trois tasses de thé et des petits gâteaux sur une assiette. Bob avait eu droit à une petite gamelle qu’il engloutit en deux bouchées.

Quelques heures plus tard, Billy était très heureux. Il avait enfin élucidé l’affaire et se sentait comme dans un de ses romans. Il avait envie de dire des répliques bien tournées et de faire des mouvements de capes, mais il ne savait pas quoi dire et ne portait pas de manteau.
« – Qu’est-ce que vous allez faire, Monsieur?
– Ne vous inquiétez pas, les petites, je n’en parlerai à personne, promis ! »
Surprises mais contentes, elles sautèrent de joie.
« – Mais il va falloir finir l’histoire. »
Elles se calmèrent.
« – On arrive pas à se mettre d’accord sur la fin.
– Vous me permettez de vous aider ?
– Euh ben oui mais ça dépends, c’est nous qui décidons hein !
– C’est votre œuvre, je vais juste me permettre quelques suggestions, ça vous va ?
– Hum.
– Mmmok. »

Quelques tasses de thé et assiettes de biscuits plus tard, l’Inspecteur Bill et son chien Bob rentrèrent chez lui, sifflotant un vieil air de son enfance.

Quand toutes les personnes âgées écopèrent de la tornade d’Idées du monstre de Côte-des-neiges, elles surent qu’elles n’avaient plus rien à craindre. Le club « Pourquoi ? » que les victimes avaient formées devint un lieu de discussions enflammées sur les enjeux de demain. On y fumait la pipe, on jouait au bridge et on refaisait le monde, dans toutes les langues et dans tous les sens. Bientôt, on ouvra même un cabinet de consultation à destination des plus jeunes, afin de leur faire bénéficier après tout, de l’expérience durement acquise de ces personnes riches en histoires.

—-
Texte écrit dans le contexte d’un concours de création organisé par la bibliothèque de CDN. Il fallait écrire entre 2500 et 3000 mots de style libre sur le thème de « Côte-des-neiges, pourquoi ? » J’ai pas gagné le prix !! 🙂

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